En parcourant des yeux le bout de table qui lui faisait office de bureau, elle croisa du regard ce vieux tract épinglé au mur du salon, la replongeant aussitôt dans ses souvenirs.
Dans une époque désormais lointaine, et révolue. Une décennie avant.
“Et vous, vous direz quoi à vos enfants dans 10 ans quand ils vous demanderont ce que vous avez fait pour empêcher l’inhabitabilité de la planète terre ?”
Cette question, elle l’avait baptisée “L’électrochoc”.
Des mots qui grattent ou qui piquent. Voire plus, si affinités.
Avec la bande des R.A.T., ils les avaient imprimés sur tout un tas de supports.
Des tracts, donc. Mais aussi des affiches, des stickers et même des pochoirs.
De quoi laisser une trace de leurs passages partout où les yeux de leurs congénères pourraient essayer de fuir face à un tel examen de conscience.
Oui… cette question était culpabilisante. Margaux le savait.
« Les mots, c’est aussi fait pour bousculer » qu’elle disait.
Bon, ces mots-là, c’était plus des gros coups de poing dans la gueule qu’un petit coup d’épaule.
Chez elle, ils ne faisaient plus guère d’effet depuis longtemps.
Chez elle, ils étaient même devenus un refrain.
Un mantra qui ne la quittait plus tant ils résumaient sa raison d’être : empêcher l’inhabilité de la planète.
Evidemment, jetée au visage des gens entre l’entrée et le plat, cette question générait toutes sortes de réactions. Elle ne sait pas exactement laquelle elle préférait voir.
« Peu importe après tout », tant que la flèche touchait sa cible.
La tête, le coeur, les couilles, le résultat était le même : après elle, le déluge.
Parfois, cela créait de la discussion, des débats, et pourquoi pas des ralliements.
Mais souvent, c’était le moment où les cris éclataient, et où les chemins se séparaient. C’était dur, bien sûr. Mais elle en était arrivée à un point où il lui était devenu tout bonnement insupportable de continuer à partager sa route avec… « Les Autres ».
Elle avait fait son deuil depuis longtemps déjà.
Elle le savait : il serait impossible d’embarquer tout le monde.
Pas par manque de place. Mais par manque de confort.
Un tabouret en bois ne suffit souvent pas quand on a son cul coincé dans un fauteuil depuis trop longtemps.
Oui, tant pis pour ceux qui ne les suivraient pas.
Ils retardaient le convoi du changement. De la rupture.
Et leurs palabres étaient autant de cailloux bien trop lourds à porter dans un sac à dos déjà bien chargé de regrets.
La route de l’Exode était encore long, et un retour en arrière impossible.
Il fallait couper avec l’Ancien Monde coûte que coûte.
Pour rendre la naissance de leur Nouveau Monde inéluctable. Avant d’essaimer, partout en France.
L’heure de la Grande Sécession allait enfin sonner.
« Mamaaaaan, on t’attend ! »
Le cri de sa fille tira soudainement Margaux de ses pensées.
En retournant à ses semis, elle eut une pensée pour son mari, laissé quelque part dans ce monde qu’elle avait quitté.
« Choisir, c’est renoncer. » Renoncer n’avait pas été difficile pour elle. Mais pour sa fille...
A suivre…
Romain
